Il est, la nuit, des
constellations qui nous observent et qui, croyez-le, conspirent contre nous :
quel ardent théorème que d’être observé par delà les lois du visible, d’être
convoité par l’intangible : comme un élu, ou à défaut, comme un cobaye.
Un jour que je regardais
dans la nuit d’étranges étoiles, apparues là avec cette fugacité chère aux
comètes, au-dessus d’un val dont on dit parfois qu’il est hanté, une lumière
bleue asséna à l’espace une note de mystère insaisissable, un tendre parfum de
danger : je me sentais appelé par cet Eden meurtrier.
Je franchissais le couloir
où dormaient les parents, toutes portes ouvertes pour mieux répondre à
l’aperture de mes cauchemars d’enfants, et m’envolais au loin, sur ma
bicyclette, direction la colline, fasciné toujours par ces lumières qui
tournoyaient dans le ciel noir comme des lucioles épouvantées.
On
m’a retrouvé nu et inconscient, dans le repli sinueux d’un sillon énigmatique,
à la conjoncture d’une géométrie maya restée inexpliquée ; on m’a retrouvé nu ainsi
au centre d’un géoglype, le corps blanc, immaculé, l’anus craquelé, et
désormais aux lèvres comme au corps, un goût évident pour les licornes.
Photographie : Extraite de Mysterious Skin, excellent film de Gregg Araki.
Texte : Pondu le 22 juillet 2012
Musique : Hésitations de Cosmos70. Si vous aimez les ambiances spatiales, Voices devrait vous plaire. Superbe album, et le deuxième opus ne dépareille pas ! Et en plus, ils sont lyonnais.
Ma main, moins désireuse
que mon esprit de communier, renia l’épais lambeau de chair : c’est un
labyrinthe où je peux me perdre qui m’intéresse, un pur dédale et non la
facilité séduisante d’un rapport factice, immédiat, avec des hommes qui, s’ils
en sont possiblement par la chair sanguine qui déforme la fibre de leurs
pantalons, n’en sont pas, n’ayant du sexe que la propension, la peau douce des
bébés.
- La peau n’est séduisante
qu’accidentée.
Il y a quelque chose qui
choque dans le refus quand bien même ton geste est le fait d’une action imposée, tout
comme la mise en bec d’une hostie par un curé décati et vicieux, un privilège
acquis par un regard mal interprété, un sourire qui ne coûte rien à la mâchoire
; à 23 heures, début de semaine, c’est un drame d’un instant qui se joue au
pays exsangue et sulfureux des renifleurs.
- Elle n’est pas assez
grosse ?
(Mais si, Kevin, Brandon,
Brian, or whatever, ta queue est
merveilleuse, c’est la surface qui l’entoure, cette certitude d’être désirable,
objet du désir d’autrui, tout comme un sextoy dantesque et rose appelle mamie,
sur le papier froissé du catalogue trois vices, qui me plonge dans un profond dégoût mêlé
d’envie, une absence totale de fascination ; tout ceci, mon ami, n’est que chair à
canon.)
Ou peut-être trop honey ;
si ton sommet est celui de la chair, il te sera profitable en tout, un moment.
C’est que la vie est merveilleuse, si l’on s’ingénie à trouver le bonheur dans
la surface. Moi, petit cœur, j’ai l’habitude des profondeurs, je suis rompu aux
eaux troubles mais il m’arrive, parfois, de regarder à la surface, tel un
narcisse noyé qui cherche au-delà des eaux celui qui le regarde - et saura lire
en lui. Peut-être lui, malgré sa jeunesse éclatante. Mais pas toi.
-
Ta verge, dans ma main, c’était comme un révolver. Et je ne veux pas mourir.
A
mes côtés, ce matin, ce corps qui s'éveille à grand bruits et suscite
l'indifférence : un baiser qui se donne, un peu rance, sur les lèvres -
haleine défaite et yeux gonflés. La proposition d'un café qui ne séduit
pas : le premier cependant, passage obligé vers la vie, ou ce qu'il en
reste. Et cette érection qui tiraille dont on sait qu'elle ne fait pas bon
ménage avec le désir, déforme le Vichy : c'est un mensonge gravé sur la
chair tubéreuse, une démence qui se substitue peu à peu à la folle jeunesse.
L’étreinte est une mécanique du vide, un contre-pied au mauvais œil, une fade
volupté pour impotents. A notre âge, nous ne pouvons plus nous aimer. Les
jeunes garçons du voisinage nous donnent envie de croire mais ce dédain qu'ils
affichent à notre égard nous jette dans la tristesse la plus profonde.
Sur
un album suranné, cuir décharné, je regarde mes années qui défilent, une à une,
le soir venu ; les coupes de cheveux, les vêtements servent de repaire
temporel, me plongent dans de mornes légendes comme autant de prisons dont je
suis l’infâme geôlier, l'éternelle victime. Lentement, je passe d'un siècle à
l'autre avec cette nostalgie amère qui pousse à mépriser avec passion le
Présent, ce vestige cruel, une ruine sans histoire. Des chiens décédés qui
ornent la surface des polaroids font penser que la mort rode, qu'elle cherche à
se spécialiser dans l'être humain. Nous n'avons ni chat, ni chien, juste lui,
juste moi : à peine des humains, des meubles qui pensent et se déplacent à
l'allure des gastéropodes.
L'argentique
ne raconte pas d'histoire, ne triche pas : je m'aperçois qu'il y a sur la
surface de ces photographies quelques ombres étranges qui laissent supposer -
comme l'imagination cavale, et avec elle la raison - que le Gouffre n'est pas
loin, qu'une chose informe, façonnée dans le néant et l'absence de matière,
s'apprêtait déjà, à chaque instant, à nous dévorer, à envahir l'image pour la
condamner au Noir ; les scènes s'effacent-elles peu ou peu, au fil des ans
ou sont-ce les photographies qui vieillissent inexorablement, un témoignage
futile qui se refuse à l'éternel ?
Je
montais au grenier, pour retrouver dans une malle vétuste, ornée de feuilles
d'or, un polaroid poussiéreux, fabrique des instantanés du temps jadis. Mon
compagnon, en robe de chambre, se contentait de m’obéir sans passion, à peine
intrigué par la présence de cet objet devenu insolite, brandit avec la folie
d'un chasseur de fantôme. Au fil du temps, le bougre s'était habitué à mes
bizarreries, il ne cherchait plus à me contredire. Je lui proposais de prendre
la pause, non loin de cette insignifiante nature morte qui lui plaisait
tant : un hommage à nos patiences mutuelles, nos mensonges usuels.
« Un peu plus à droite, un peu plus à gauche. Tu peux sourire, si tu veux,
ce n'est pas en option. » Le temps de l'immortaliser, et de le voir
apparaître, décharné, sous les traits de quelqu'un d'autre, enveloppé d'un drap
noir comme une seconde peau. Des chrysanthèmes jaillissaient de ses orbites et
sa verge, autrefois copieuse, n'était plus qu'un vers.
Après avoir étudié une
kyrielle de destinations suspecte à prix cassés ou cassants, j’avais demandé
pour nos vacances qu’elle nous trouve, l’opératrice, une petite île déserte
bien calme, intégralement dépourvue de voisinage, et de wifi. Madagascar, vous
savez, ce n’est plus ce que c’était !
Surprise par ma requête,
elle m’a indiqué avec un dédain d’une discrétion arrogante que les îles
désertes n’existaient plus depuis belle lurette et que les voyages dans
l’espace n’étaient toujours pas à l’ordre du jour. Les ermitages et autres
retraites religieuses, quoi qu'il en soit, ne sont pas dans votre budget.
« Vous avez bien une petite
chambre d’hôte quelque part au milieu de nulle part, dans la campagne ? A
condition bien sûr qu’il n’y ait pas trop d’émission de gaz carbonique : les
vaches, ce n’est guère bon que dans l’assiette. »
Nous en vîmes des
photographies de ces chambres d’hôtes, merveilleuses ou dispensables, mais la
tronche des propriétaires ne nous revenait que trop rarement : aucune envie de
croiser ces visages bouffis ou obséquieux le matin, au petit déjeuner !
Agacée par mes incessantes
critiques, fatiguée par la longueur de l’entrevue, et les contrats de fait
perdu par ma persistance, elle me dit, d’un ton aussi sec qu’un shooter bien
frappé : allez donc voir au coin de la rue, les pompes funèbres font une
ristourne sur les séjours à la morgue.
Un
soir d’ennui pas fait comme un autre où victuailles se conjuguent avec
funérailles, je lui ai dit : je ne te désire plus, tu es lent et mou,
alors, il a disparu, mon chéri, il s’est volatilisé comme une dinde effrayée
par la vérité : les sentiments nous mènent tambour battant à l’abattoir
quand les corps se s’ébrouent plus dans le noir.
Propulsés comme
des fusées, lancés comme des bolides, mes désirs filent au travers de décors
pastel, en tout sens, à tout vent, ils défilent et derrière eux fume la
poussière, brume et argent ; à toute vitesse, un jeu d’adresse, une esquive, coup
de volent sévère, comme un coup de reins, je m’imprime dans ce paysage
d’enfant. Mes désirs sont des bolides, montés par des chimères énigmatiques,
mythologiques, dont le cœur bat, la verge croît. Des bolides, mes désirs, la
formule de l’effort, dans un stade où chaque crissement pousse le paroxysme,
fondent dans les décors sismiques - et orgasmiques. Et je suis un bolide qui
roule sans fin, fi du carburant que je suis, un bolide qui souffre de ne
pouvoir se planter dans ce putain de décor amovible et hostile pour ouvrir
d’autres voies - non pas des raccourcis. Utopie de penser qu’un singe un peu
subtil et largement farceur me lancerait d’un geste nonchalant et gracile une
peau de banane sur laquelle les pneus de mon super bolide filant le vent comme
une étoile glisseraient, lamentables, comme sur du verglas, mon désir foncerait
alors sans retenue sur une étendue d’eau infinie qui me submergerait, à vie.
- Mario kart, c'est
comme les partouzes ma chérie, c'est mieux à plusieurs.
Les Jupes, rue Fevret. Dans
l’auguste félicité d’un soir pluvieux, je me souviens de vous, vrillant et
ricanant mollement comme des commères trépanées, vos lèvres molles et violettes
faisant palpiter aimablement les stries de l’alcoolisme, des sillons dessinés à
l’encre rouge sur vos peaux délicatement porcines.
Quelle émotion en moi de
vous revoir ainsi bavarder sous un feu rouge, battre le pavé à l’allure des
gastéropodes, vos paniers d’osier chargés de liquides osés, d’un sang liquide
qui se substitue au vôtre : un bonheur simple, et familier.
Quel plaisir à nouveau de
me confondre à ces images d’autrefois, madeleines frelatées du siècle dernier :
ces petites femmes lentes et vaillantes qui se promenaient longuement par pack
des deux, petites sœurs sémillantes et factuelles de Brigitte Fontaine, la
poésie en sus, elles me souriaient souvent, comme si elles me reconnaissaient,
petite fille illégitime.
Elles portaient des jupes,
été comme hiver, que le soleil crève l’asphalte, que la pluie tombe
averse, et sous ces jupes, d’affriolants
bas de contention. Cette apparence qui les plaçait hors du temps : perpétuelle
détention dans des habits semblables, témoin des jours qui ne passent plus, du
temps qui se fige, s’éteint : deux fantômes d’un cirque de genre commun placés
là, bavarde et heureuse sculpture, photographie témoin d’une époque où se
croisent les tendances, les stigmates purpurines de la France.
Il
m’arrivait parfois, les Jupes, de vous imaginer nues, mues par une complicité
sirupeuse sur fond de cirrhose, éperdues comme des vestales névrosées, de vous
imaginer vous livrant à des ébats mollassons dans des draps à fleurs surannés,
jaunis par l’urine, un drame charnel qui fustige le bon sens : un rapport
sexuel archaïque, entre femmes, digne d’une peinture naïve, cela qui me revient
comme un haut le cœur à chaque gorgée de vin, intimes souvenirs des jours
dijonnais qui passent sous la pluie, loin d’une chouette microscopique,
éthylique symbole souillé de chyme.
Illustration : exemple de créatures qui peuplent le film 20 centimètres, un film au titre évocateur.